Je suis retournée

Je suis retournée chez l’homme de l’agence, pour lui demander de repasser mon annonce dans les journaux, car au bout d’un certain temps, selon mon contrat, le renouvellement de la publication n’est plus automatique. Il a paru surpris. Il mâchouillait toujours son mégot. Il me regardait toujours avec la même perplexité. Je lui ai dit que les choses marchaient bien. Mais il ne semblait pas me croire. Mélange de parfait scepticisme et d’indifférence bovine. Une manière de sous-entendre : Tout cela, c’est votre affaire… si vous êtes contente, c’est bien… si vous avez des pépins, ne venez pas vous en prendre à moi… Il m’a demandé si je conservais toujours la même formulation. J’ai hésité, puis je lui ai fait ajouter « textes poétiques ». Au lieu de « Jeune femme propose lecture à domicile : textes littéraires, textes documentaires, textes divers », j’ai indiqué : « Jeune femme propose lecture à domicile : textes littéraires, textes poétiques, textes documentaires, textes divers ». Deux mots de plus : vingt francs de plus. Un petit luxe. Il m’a fait comprendre que c’était absurde. Que « poétiques » faisait basculer mon annonce dans le néant. J’ai tenu bon. Modeste défi, mais qui m’importe.

Le résultat ne s’est pas fait attendre. Une jeune dame de la bonne société de notre ville m’a écrit et m’a demandé si je pouvais lire de temps en temps des « textes poétiques » pour sa fille âgée de huit ans. Je suis devant cette dame. Je l’écoute. Elle est extrêmement belle, élégante et soignée. Ses préoccupations sont les suivantes : elle travaille, elle est « promotrice » dans l’immobilier, elle ne dispose pas d’une minute et elle est dans l’incapacité absolue de s’occuper de sa fillette. Il faut qu’une personne dévouée le fasse à sa place. Je réponds que je ne suis pas préceptrice, mais lectrice, qu’elle s’est trompée. Elle me retient par un sourire ravissant. Pas du tout, elle a très bien lu l’annonce, elle ne se trompe pas le moins du monde, que je la laisse seulement venir là où elle veut en venir. Des précepteurs et des préceptrices elle en aurait, s’il était besoin, mais la petite travaille très bien à l’école, le problème n’est pas là, le problème est qu’à la maison elle est seule, parfois pendant de longues soirées, et qu’il faudrait absolument quelqu’un pour la distraire et lui éveiller l’esprit en même temps, et… peut-être même lui donner une certaine tendresse qu’elle, femme affairée, ne peut pas toujours dispenser, hélas… Elle me regarde bien en face, comme pour vraiment parvenir à me persuader ; son beau visage de star a un éclat presque pathétique, coiffure impeccable, magnifiques paupières bleues, magnifiques cils ourlés, boucles d’oreilles de turquoise, collier assorti, autorité dans les yeux et dans la voix. Rien n’est plus terrible, dit-elle, que le sort des femmes d’affaires… les femmes au foyer qui pleurent toujours sur leur condition ne connaissent pas leur bonheur… vivre selon des rythmes calmes, pouvoir se consacrer à ses enfants… voilà ce dont nous sommes totalement frustrées… à plus forte raison quand on a de hautes responsabilités comme les miennes, qui ne me laissent pas le temps de respirer… et que l’on a un mari à l’étranger… je vous dirai pourtant que cette vie démente, ces responsabilités, je ne saurais envisager un seul instant de m’en passer… c’est mon destin, c’est mon lot… je ne me vois pas autrement… je ne m’imagine pas autrement… et ça augmente toujours, ça s’intensifie toujours, ça s’accumule toujours… certains de mes amis disent même que je devrais commencer une carrière politique… je suis peut-être faite pour ça… en tout cas, je suis heureuse ainsi, dans ce tourbillon, cette folie… et c’est pourquoi il y a ce terrible problème que je vous demande de m’aider à résoudre… Clorinde, vous allez le voir, est très mignonne, très attachante… si vous permettez, je vais aller la chercher…

Est-ce le scénario de la mère d’Éric qui va se rejouer ? Je me pose la question avec un certain malaise. Certes, cette femme est tout à fait différente, elle tiendrait plutôt de mon P.-D.G. Mais c’est bien cela qui me trouble : ces deux situations tout d’un coup juxtaposées, mixtées. La dame P.-D.G. et la dame-maman. De fait, il est indiscutable que Clorinde est très mignonne. Quand elle apparaît avec sa mère, je suis séduite tout de suite par son petit visage frais sous ses cheveux bouclés. Le nez pointu. Quelques taches de son sur les pommettes. L’air intelligent et malicieux. Mais je me demande aussitôt ce que je suis bien capable de faire pour une petite fille comme cela. Je n’avais certes pas prévu de m’adresser à des enfants de huit ans. Lui lire quoi ? Alice au pays des merveilles ?

J’ai dû penser à haute voix. C’est cela, dit la mère, Alice au pays des merveilles, exactement cela, elle ne l’a jamais lu, et je crois que c’est le livre qu’il lui faut, le livre qui la fera rêver et l’éveillera à la poésie… car je veux qu’elle s’éveille à la poésie… les affaires, c’est ma drogue, vous comprenez… je m’agite, je voyage, je déjeune à droite et à gauche… pour elle, autre chose, l’essentiel, la poésie… vous avez très bien compris et très bien choisi… Clorinde ne dit rien. Elle doit être intimidée, mais, par instants, elle lève vers moi ses yeux clairs, comme pour bien voir à qui elle a affaire. Un tout petit sourire se forme sur ses lèvres. Je dois lui plaire. Et elle me plaît aussi. Me voici, décidément, confrontée aux situations les plus imprévisibles. Mais celle-là n’est sûrement pas la plus désagréable. Ni la plus difficile, à y bien réfléchir. Marché conclu. J’accepte. Je ne suis pas sûre d’être la personne la mieux désignée, dis-je à la maman-femme d’affaires, pour m’occuper d’une fillette de cet âge, je n’ai certainement pas la formation requise ni aucun entraînement particulier, mais si elle le souhaite ainsi, et si Clorinde le souhaite aussi, si nous sommes bien d’accord, s’il est clair que l’on n’attend de moi rien d’autre que de la lecture, je veux bien essayer. Clorinde lève de nouveau les yeux et, cette fois, elle hoche la tête en signe d’acquiescement. Oui, elle veut.

Le soir, à la maison, je retrouve un vieil exemplaire d’Alice et, en attendant Philippe qui rentre généralement tard, je me mets à en lire quelques lignes au hasard, dans la « chambre sonore ». C’est le passage où le Lapin Blanc a perdu son éventail et ses gants de chevreau et demande à Alice de les lui chercher. Elle cherche, dans tous les coins de la grande salle, sous la table de verre, et elle se dit : Il m’a prise pour sa bonne. Je répète la phrase dans le silence ouaté de la pièce : Il m’a prise pour sa bonne. Je pense que la maman de Clorinde aussi m’a peut-être prise pour sa bonne. Comme la Générale. Comme tous. Peut-être. Pas sûr. Il faut accepter les contraintes du métier et ses risques. En tout cas, j’ai une vraie clientèle maintenant. Je tiens même une petite fille, moi qui n’ai jamais eu de petite fille ni de petit garçon. Sur la page de gauche du livre, là où je l’ai ouvert, il y a un beau dessin, tout filé, à la plume, qui montre le Lapin avec son éventail et ses gants et Alice dans une drôle de robe transparente. Et sur la page de droite, une photo du révérend Dodgson qui aimait tant photographier lui-même les petites filles.